Mnamon

Les écritures anciennes de la Méditerranée

Guide critique des ressources électroniques

Linéaire A

- XIXe - XIVe siècle av. J. – C.

par: Maurizio Del Freo (traduit par Nicole Maroger)


  • Présentation
  • Index
  • Approfondissements


Tablette HT 13 provenant de Haghia Triada (Crète), milieu du XVe siècle av. J.-C. (Musée d’Héraklion, Crète)


Le linéaire A est une écriture non déchiffrée, utilisée en Crète, dans les îles de la Mer Égée et, sporadiquement, sur le continent grec et sur la côte occidentale de l’Asie Mineure entre le XIXe et le XIVe siècle av. J.-C.. Durant la période dite des “premiers palais” crétois (XIXe-XVIIIe siècle) on ne le trouve pratiquement qu’à Phaistos (même si quelques traces ont été repérées également à Cnossos). Pendant la période des “seconds palais” (XVIIe-XVe siècle) il est présent dans toute l’île et dans plusieurs régions du monde égéen. Après la conquête de la Crète par les Mycéniens (env. 1450 av. J.-C.) le linéaire A cesse d’être utilisé comme écriture comptable. Le dernier témoignage remonte à environ 1350 av. J.-C. (inscription peinte sur une figurine en terre cuite provenant de Poros Herakliou).


Voir les ressources en ligne de l’écriture.

Ressources en ligne


Index

Origine de l’écriture

Le linéaire A n’a pas d’antécédents hors de Crète. Il s’agit donc vraisemblablement d’une création locale, s’inspirant en partie des principes généraux de fonctionnement des systèmes graphiques proche-orientaux.


Typologie des inscriptions

On possède en tout guère plus de 1500 inscriptions en linéaire A. Environ 90% d’entre elles sont incisées sur des documents d’archives en argile (tablettes, barres à section triangulaire, rondelles scellées de différentes sortes). Les autres sont gravées sur des vases en pierre ou en argile, sur des épingles et des bagues en or et en argent, sur des objets en pierre, en métal, en terre cuite et en ivoire ou bien sur des supports architecturaux en pierre ou en stuc. Dans certains cas les inscriptions sur les vases en argile sont peintes. Enfin, les sceaux portant des inscriptions en linéaire A sont rarissimes, contrairement à ce qui se passe pour le “hiéroglyphique” crétois.

Les documents d’archives enregistrent des transactions de nature économique (entrées et sorties de denrées des magasins). Les inscriptions sur les vases en pierre (dites “tables de libation”) proviennent surtout de sanctuaires et sont caractérisées par une forte répétition de formules. Leur contenu était donc religieux. Probablement en allait-il de même aussi pour les inscriptions appliquées sur les vases en argile, sur les figurines en terre cuite et les objets en métal provenant de contextes de type cultuel ou funéraire. Il est possible également que certaines d’entre elles aient été des inscriptions de nature “privée”. Enfin, les inscriptions sur des vases en argile destinés au stockage des denrées avaient probablement une fonction de nature économique, ainsi que le prouve le fait qu’y figurent occasionnellement des logogrammes et des chiffres.


Aire de diffusion des inscriptions

Les inscriptions en linéaire A sont attestées dans d’innombrables localités crétoises [carte cliquable], dans plusieurs îles de la mer Égée (Cythère, Kéa, Mélos, Théra et Samothrace), dans une ou deux localités de la Grèce continentale (Haghios Stephanos en Laconie et, peut-être, Tirynthe en Argolide) et àMilet en Asie Mineure.

Des documents d’archives ont été découverts en Crète (sur les sites d’Archanès, La Canée, Cnossos, Phaistos, Gournia, Haghia Triada, Malia, Palaikastro, Papoura, Pétras, Pyrgos, Tylissos et Zakros) et dans les îles (sur les sites de Haghia Irini à Kéa, de Phylakopi à Mélos, d’Akrotiri à Théra et de Mikro Vouni à Samothrace). Les inscriptions sur des vases en pierre ont été trouvées principalement dans les sanctuaires (Mont Iouktas, Petsophas, Psychro, Symi Viannou, Troullos, Vrysinas) et dans une moindre mesure dans des contextes de typre urbain (Apodoulou, Cnossos, Nerokourou, Palaikastro, Prassa). Le seul exemple de provenance non crétoise a été découvert sur le site de Kastri à Cythère. En ce qui concerne les inscriptions sur des vases en argile, elles proviennent aussi bien de Crète que des îles de la mer Égée (Kéa, Mélos et Théra) ou même d’Asie Mineure (Milet). Enfin, les inscriptions sur des objets en métal proviennent toutes de Crète.


Possibles inscriptions en linéaire A hors de l’aire égéenne

Des inscriptions en linéaire A sont signalées pour les sites de Tel Haror et de Tel Lachish en Palestine et pour celui de Drama en Bulgarie. L’inscription de Tel Haror est gravée sur un fragment de vase en argile et remonte au XVIIe-XVIe av. J.-C.; celle de Tal Lachish est gravée sur un fragment de vase en pierre daté du XIIe siècle av. J.-C.; enfin, celle de Drama est gravée sur une sorte de “bobine” en argile et n’est pas datable avec précision. Dans les trois cas des doutes subsistent quant à l’identification de l’écriture. Les anomalies paléographiques, ainsi que les anomalies géographiques et chronologiques, suggèrent de considérer ces inscriptions avec la plus grande prudence.


Inscriptions en linéaire A sur papyrus ou sur parchemin?

La forme curviligne de nombreux signes du linéaire A a fait penser que cette écriture se prêtait mieux à être tracée au pinceau sur des feuilles de papyrus ou de parchemin qu’à être gravée sur argile. Un indice possible quant à l’existence de documents en linéaire A sur des supports périssables est fourni par les empreintes relevées sur les crétules dites “flat-based nodules” (nodules à base plate). En effet, ces crétules trouvées en grandes quantités principalement sur les sites crétois de l’époque des “seconds palais”, portent sur leur partie supérieure les empreintes d’un ou de plusieurs sceaux, et sur leur partie inférieure les marques inéquivocables de feuillets réunis de façon à former un pli.


Type d’écriture

Le linéaire A, comme les autres écritures crétoises de l’âge du bronze (“hiéroglyphique” crétois et linéaire B) est une écriture logo-syllabique, c’est-à-dire formée de logogrammes et de syllabogrammes. Les premiers sont des signes qui correspondent à des mots tandis que les seconds sont des signes qui correspondent à des syllabes. Certains syllabogrammes se répètent isolément dans les documents d’archives. Par convention, ces derniers sont appelés “transaction signs” (signes de transaction) car on pense qu’ils indiquaient la nature ou les circonstances des transactions enregistrées. En l’état actuel des connaissances, le syllabaire du linéaire A comprend 97 signes (dont certains utilisés également comme logogrammes). Pour des raisons statistiques il est probable que chaque syllabogramme correspondait à une syllabe ouverte, c’est-à-dire formée par une voyelle ou par une séquence de consonne + voyelle. Les logogrammes jusqu’ici dénombrés sont une cinquantaine environ et ils représentent des hommes, des animaux, des objets et des denrées. À ces signes viennent s’ajouter 4 symboles pour les chiffres (1, 10, 100 et 1000) et 17 pour les fractions (dont la valeur est incertaine). Souvent, des syllabogrammes, des logogrammes et des symboles pour les fractions se combinent entre eux, donnant lieu à ce qu’on appelle “ligatures”, dont on connaît à ce jour plus de 150 exemples. Les inscriptions en linéaire A vont en général de gauche à droite (toujours dans les documents d’archives), mais les cas d’inscriptions allant de droite à gauche ou boustrophédiques ne sont pas isolés. Comme le linéaire A n’est pas déchiffré, les textes ne sont pas translittérés mais transnumérés, ce qui signifie qu’à chaque signe correspond un numéro d’ordre conventionnel (voir “Liste des symboles”).


Possibilités de lecture

Comme le linéaire A et le linéaire B comptent plus de 60 syllabogrammes homomorphes, ces derniers sont parfois translittérés avec les valeurs phonétiques du linéaire B. Cependant, ces translittérations ont une valeur purement conventionnelle. Font exception les syllabogrammes appartenant à des groupes de signes communs au linéaire A et au linéaire B. Dans ce cas, il est tout à fait probable que les syllabogrammes, outre qu’homomorphes, étaient aussi homophones. Grâce à cette méthode, on peut “lire” environ une dizaine de syllabogrammes du linéaire A.


Rapports avec le « hiéroglyphique » crétois

Les documents en ”hiéroglyphique” crétois sont attestés entre le XVIIIe et le XVIIe siècle av. J.-C. Le “hiéroglyphique” crétois et le linéaire A sont donc deux écritures en partie contemporaines. Le fait que seulement 20% environ des syllabogrammes des deux écritures soient homomorphes tend à exclure un processus de filiation. Par contre, la ressemblance des logogrammes et des signes pour les chiffres et les fractions témoigne d’une influence réciproque dans le domaine comptable. On ne comprend pas très bien pourquoi pendant un certain temps en Crète ont été utilisées deux écritures distinctes pour des fonctions identiques. On comprend encore moins pourquoi, dans deux cas (à Malia et peut-être à Cnossos) des textes rédigés dans les deux écritures ont été trouvés dans les mêmes archives.


Rapports avec le linéaire B

Le linéaire B, attesté en Crète et sur le continent grec entre le XIVe et le XIIIe siècle av. J.-C., a plus de 70% de syllabogrammes en commun avec le linéaire A. Il ne fait donc aucun doute que le linéaire B est issu du linéaire A.


Rapports avec les syllabaires chypriotes

Les syllabaires chypriotes du IIe millénaire av. J.-C. (soi disant “chypro-minoen”)et du Ier millénaire av. J.-C. (soi disant “syllabaire chypriote classique”) révèlent des points de contact indéniables avec le linéaire A. Dans ce cas il est très probable, comme pour le linéaire B, qu’ils descendent aussi du linéaire A.